Imagine la scène. Tu réponds à une petite annonce dans un journal. On te propose 4 dollars pour participer à une étude sur la mémoire à l’université Yale. Tu arrives, on t’accueille, on t’explique que tu vas devoir envoyer des décharges électriques à un autre participant chaque fois qu’il se trompe. Tu hésites. Mais l’homme en blouse grise insiste : « L’expérience exige que vous continuiez. » Que ferais-tu ?
Statistiquement, tu irais probablement jusqu’au bout. Jusqu’à 450 volts. Jusqu’au choc potentiellement mortel. C’est tout le vertige de l’expérience de Milgram, l’une des études les plus célèbres et les plus dérangeantes de l’histoire de la psychologie sociale.
Le contexte : comprendre l’horreur nazie
Stanley Milgram est un jeune psychologue américain d’origine juive. Formé à Harvard, il rejoint Yale comme assistant en 1960. Son obsession ? Comprendre comment des millions d’individus ordinaires ont pu participer à la Shoah.
Milgram lance ses expériences en juillet 1961, le mois même où s’achève à Jérusalem le procès d’Adolf Eichmann, ce bureaucrate nazi responsable de la déportation des Juifs vers les camps. À l’époque, la philosophe Hannah Arendt forge le concept de « banalité du mal » en assistant au procès. Eichmann ne se présentait pas comme un monstre, mais comme un fonctionnaire qui suivait les ordres.
Au départ, Milgram voulait comparer les niveaux d’obéissance entre Américains et Allemands, soupçonnant qu’un trait culturel particulier expliquait la soumission allemande. Yale devait servir de référence avant de partir en Allemagne. Mais les résultats américains furent si élevés qu’il a abandonné la comparaison transculturelle. Le problème n’était pas allemand. Il était humain.
Le protocole : un dispositif diabolique
Le scénario est ficelé au millimètre. L’étude de base implique 40 hommes âgés de 20 à 50 ans, recrutés par petites annonces et démarchage postal, persuadés de participer volontairement à une étude sur la mémoire et l’apprentissage à Yale. Ils viennent de New Haven et exercent des métiers variés : postiers, professeurs, vendeurs, ingénieurs, ouvriers.
À l’arrivée, deux personnes : un expérimentateur en blouse grise (l’autorité) et un autre « volontaire » nommé Mr. Wallace. En réalité, Wallace est un complice. Le tirage au sort est truqué : le vrai sujet sera toujours le « professeur », et le complice toujours l’« élève ».
L’élève est conduit dans une pièce voisine, attaché à des électrodes, pendant que le professeur s’installe devant un générateur de chocs gradué de 15 volts (« choc léger ») à 450 volts (« XXX »). À chaque erreur de l’élève dans un test d’association de mots, le professeur doit augmenter la décharge d’un cran.
Bien sûr, aucun choc n’est réel. L’acteur jouant l’élève, hors de vue du sujet, diffuse des réponses préenregistrées allant des grognements aux cris, supplications, plaintes cardiaques, et finalement un silence de mort.
Si le sujet hésite, l’expérimentateur enchaîne quatre injonctions standardisées : « Veuillez continuer », « L’expérience exige que vous continuiez », « Il est absolument essentiel de continuer », « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer ».
Les résultats : un séisme
Avant l’expérience, Milgram interroge des psychiatres. Une enquête préalable menée auprès de 39 médecins-psychiatres prévoyait un taux de sujets atteignant 450 volts de l’ordre de 1 pour 1000, avec un arrêt moyen vers 150 volts. Autrement dit : seuls quelques sadiques iraient jusqu’au bout.
La réalité fait froid dans le dos. Dans la première étude officielle, 26 des 40 participants masculins (65%) sont allés jusqu’au choc maximal, et près de 80% de ceux qui ont continué après 150 volts (le moment où l’élève crie) sont allés jusqu’aux 450 volts.
La moyenne des chocs maximaux atteints fut de 360 volts. Pas un seul sujet ne s’est arrêté avant 135 volts. Et attention : ces gens n’étaient pas froids. Ils manifestaient toutes sortes de réactions émotionnelles négatives, suppliant parfois l’expérimentateur d’arrêter tout en continuant à participer. Un participant pensait avoir tué l’élève et fondit en larmes en apprenant la vérité.
Les variantes : ce qui change l’obéissance
Milgram ne s’est pas arrêté là. Au total, dix-neuf variantes de l’expérience avec 636 sujets furent réalisées, en modifiant à chaque fois un paramètre. Les résultats sont éclairants.
- Quand l’autorité s’éloigne : si l’expérimentateur donne ses ordres par téléphone, le taux d’obéissance s’effondre à 20%.
- Quand le lieu perd son prestige : l’expérience 10 s’est tenue dans un bureau modeste de Bridgeport, sans lien apparent avec Yale, pour éliminer le prestige universitaire ; l’obéissance est tombée à 47,5%.
- Quand un tiers appuie sur le bouton : quand les participants pouvaient demander à un assistant complice d’appuyer sur les interrupteurs, 92,5% allaient jusqu’au choc maximal de 450 volts.
- Quand des pairs désobéissent : dans l’expérience 17, lorsque deux autres « professeurs » refusaient de continuer, seulement 4 participants sur 40 poursuivaient.
Conclusion : l’obéissance n’est pas un trait de caractère, c’est une situation. Change le décor, change le résultat.
L’état agentique : la théorie de Milgram
Comment expliquer ce phénomène ? Milgram propose le concept d’état agentique. Il considère que l’obéissance est inhérente à la vie en société et que l’intégration dans une hiérarchie modifie le fonctionnement de l’individu : l’être humain passe alors du mode autonome au mode systématique où il devient l’agent de l’autorité.
Traduction : tu n’es plus toi-même l’auteur de tes actes. Tu deviens l’instrument d’une volonté supérieure. La responsabilité morale est transférée vers le haut. C’est ce mécanisme qui produit cette dissonance terrible que ressentent les sujets, et qu’on retrouve dans la dissonance cognitive selon Festinger.
Critiques et répliques modernes
L’expérience a été massivement critiquée, sur le plan éthique d’abord (stress intense, tromperie), mais aussi méthodologique. L’historienne Gina Perry souligne que Milgram a mené 24 expériences semblables aux résultats très variables : le fameux chiffre de 65% ne correspond qu’à une seule de ces expériences ; prises dans leur ensemble, plus de la moitié des sujets désobéissaient.
Plus récemment, la théorie de l’état agentique est aujourd’hui contestée. Les chercheurs penchent davantage vers une « identification engagée » avec la science. Le sujet ne se déresponsabilise pas, il croit servir une cause noble.
Et aujourd’hui ? Le phénomène persiste. Une analyse publiée sur The Conversation rappelle qu’au-delà des 20 variations de Milgram, une vingtaine de réplications ont été menées dans 10 pays. Une réplication quasi exacte par Doliński et Grzyb en Pologne (2017) a révélé que 90% des participants étaient prêts à administrer le choc maximum de 450 volts, soit même plus que les 65% de Milgram.
Pour aller plus loin, tu peux consulter la fiche pédagogique de l’académie de Normandie qui propose une analyse philosophique poussée du dispositif.
Pourquoi cette expérience reste essentielle
Au-delà de la polémique, l’expérience de Milgram a transformé notre compréhension du comportement humain. Elle nous rappelle que le mal n’est pas l’apanage des monstres. Il peut surgir de citoyens ordinaires, dans une situation banale, face à une autorité légitime.
Cette leçon résonne dans les scandales contemporains : Abou Ghraib, dérives bureaucratiques, scandales financiers. Connaître le mécanisme, c’est commencer à pouvoir y résister. Si le sujet t’intéresse, tu apprécieras aussi nos articles sur les biais cognitifs de Kahneman et Tversky et l’effet de halo en psychologie sociale.
FAQ : tes questions sur l’expérience de Milgram
En quelle année a eu lieu l’expérience de Milgram ?
Les premières expériences ont commencé en juillet 1961 à l’université Yale. Milgram a publié ses résultats initiaux en 1963 dans le Journal of Abnormal and Social Psychology, puis a synthétisé l’ensemble dans son livre Soumission à l’autorité en 1974.
Les chocs électriques étaient-ils réels ?
Non, aucun choc n’a jamais été administré. L’élève était un acteur complice, les cris étaient préenregistrés et le générateur factice. Mais les sujets, eux, croyaient à la réalité de la situation. C’est tout le drame éthique du protocole.
Quel pourcentage est allé jusqu’à 450 volts ?
Dans l’expérience de base, 65% des participants (26 sur 40) ont administré le choc maximal de 450 volts. Selon les variantes, ce taux a oscillé entre 0% et 92,5%, montrant l’importance déterminante du contexte.
L’expérience serait-elle autorisée aujourd’hui ?
Non, elle violerait les règles éthiques actuelles (consentement éclairé, droit de retrait, protection contre la détresse). Jerry Burger a réalisé en 2009 une réplication partielle à Santa Clara, en arrêtant à 150 volts, avec un screening psychologique préalable.
Qu’est-ce que l’état agentique ?
C’est le concept central de Milgram : l’individu cesse de se voir comme l’auteur de ses actes pour devenir le simple agent d’une autorité supérieure. Sa responsabilité morale est transférée vers le haut, ce qui rend possibles des actes qu’il jugerait inacceptables en mode autonome.
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